Jacques Bernier naquit dans la ville-lumière,
Paris, vers 1633 ou 1635. Le fils
d'Yves Bernier et de Michelle Trevilet ouTtreuillet se
disait de la paroisse de Saint-Gemain-
l'Auxerrois, deuxième église de la ville
après Notre-Dame et située sur la rive droite de la Seine,
au coeur de la métropole actuelle. Jacques avait
fréquenté l'école puisqu'il savait compter et
signer. L'on se demande même si par héritage
ou autrement il n'arriva pas ici avec
quelqu'argent. Par la suite de sa vie, l'on sait d'une
façon certaine qu'il avait en poche le sens
des affaires et la débrouillardise.
On a souvent épilogué sur la date
d'arrivée de Jacques Bernier dit Jean de Paris au
Canada. Marcel Trudel, dans son «Catalogue des
Immigrants 1632-1662», note en page 254, que
Jacques Bernier dit Jean de Paris signe son nom, comme
témoin à un contrat de mariage, le 3
mars 1653. «A Québec, par-devant le notaire
Guillaume Audouart, il apposait sa signature
comme témoin au contrat de mariage de Nicolas
Gaudry, dit Bourbonnière, et d'Agnès Morin,
fille de Noël Morin et d'Hélènes Desportes».
C'est une indication précieuse qui nous fait
penser que Bernier était à Québec
en 1652. En mars 1653, c'est le printemps: aucun navire
n'aurait pu s'aventurer sur la mer en hiver.
Quant à moi, il appert qu'il est arrivé
en 1651. «Le 17 janvier de cette année-là
(1651), le roi de France, à la demande de la Compagnie
des Cent Associés, nommait Messire de
Lauzon Gouverneur de la Nouvelle-France. Les hautes charges
que Messire Jean de Lauzon
avait occupées en France, les services qu'il avait
rendus au Canada auparavant, l'amitié qu'il
témoignait aux Jésuites, étaient
des indices que la colonie retirerait bon profit de son
administration. Le vaisseau royal qui emmena Jean de
Lauzon au Canada jeta l'ancre devant
Québec le soir du 13 octobre 1651. Sur ce même
vaisseau, plusieurs personnes de distinction,
dont Jacques Bernier, âgé de 18 ans, avaient
fait la traversée; entre autres, il y avait Denis-
Joseph Ruette d'Auteuil.»
«Or, Jacques Bernier se marie en 1656 au logis
du Gouverneur Jean de Lauzon lui-
même, non pas à l'église selon
la coutume, ayant comme témoins le Gouverneur en personne et,
justement, Denis-Joseph Ruette d'Auteuil. Ces deux personnages,
venant de Paris, avaient leurs
entrées au Parlement de Paris: le père
de Jacques y étant fonctionnaire, il devenait facile
d'embaucher cet homme d'une très grande valeur
humaire et morale.»
Jacques Bernier dut cependant se plier aux ordonnances
et lois du pays. Les trois
années d'apprentissage pour les «engagés»
s'appliquaient à tous, surtout à ce parisien qui
arpentait les dédales du Parlement de Paris et
sans doute les hautes écoles de la région. A tout
événement, il se marie à Québec
le 23 juillet 1656 à Antoinette Grenier:
Le 23 juillet 1656, dispense ayant été
faite de tous les bans pour raisons et causes
légitimes, Je, Jérôme Lalemant, faisant
fonction de curé de cette paroisse, ai marié
solennellement Jacques Bernier, fils d'Yves Bernier et
de Michelle Treuillet, de la paroisse de
Saint-Germain de l'Auxerrois à Paris, et Antoinette
Grenier, fille de Claude Grenier et de
Catherine (non mentionné) de la paroisse de Saint-Laurent
de Paris, et ce, au logis du
Gouverneur, en présence de Messire Jean de Lauzon,
Gouverneur, et du Sieur d'Auteuil»
(Signé: Jérôme Lalemant).
Ce mariage de Jacques Bernier et d'Antoinette Grenier
fut le second des huit
contractés en Nouvelle-France avec des jeunes
filles étrangères, en cette année 1656. Des
autres épousées, l'une était de
Caën, en Normandie, une autre de Lude en Anjou et les autres du
Sud-Ouest de la France.
Jacques Bernier commençait ses activités
familiales et sociales dans un cliamat
d'inquiétude et d'appréhension à
cause des Iroquois en guerre constamment contre les Français.
A L'Ile d'Orléans, le 20 mai 1656, les Iroquois,
au nombre de 300, débarquèrent dans l'île et
réduisirent en cendre la bourgade huronne, massacrant
et capturant leurs ennemis. Cette
bourgade huronne avait été établie
à l'Ile d'Orléans après le 26 juillet 1650. Elle fut
installée à
l'extrémité sud-ouest de l'île, à
l'endroit appelé Anse-du-Fort. Mlle Eléonore de Grandmaison
avait vendu une partie de ses terres cultivées
pour l'établissement des Hurons.
Jean de Lauzon, Gouverneur, était retourné
en France à l'automne de 1656, et
Jacques Bernier était parti pour l'Ile d'Orléans
avec sa jeune épouse, à l'emploi, d'Elénore
de
Grandmaison, veuve du Sieur Jacques Gourdeau, Sieur De
Beaulieu, pour son apprentissage.
Elle vivait avec sa fille Geneviève de Chavigny.
Il demeura à son service jusqu'en 1657, alors
qu'il décida de s'établir à son
compte et sa première transaction date du 7 novembre 1657 devant
le notaire Peuvret. Dans l'acte du notaire, il
est spécifié que Jacques Bernier est le fermier
officiel de la Seigneuresse depuis son arrivée
dans l'île.
Les transactions nombreuses que Jacques Bernier
effectua à l'Ile d'Orléans et à
Cap-Saint-Ignace sont trop nombreuses pour les répéter
dans ce court article. Encore une fois,
je réfère le lecteur à mon volume
«Les Bernier en Nouvelle-France, 1650-1750» publié en
1991.
On peut assurer avec certitude que Jacques Bernier
a pris possession de son
domaine légalement, au Cap-Saint-Ignace, le 5
février 1673. L'acte de concession de Geneviève
de Chavigny, passé devant le notaire Becquet le
5 février 1673, le prouve. Il est possible aussi de
préciser de façon absolument certaine le
moment précis où Jacques Bernier est venu s'y établir
définitivement. Cettte certitude nous est fournie
par le contrat du notaire Rageot en date du 6
mars 1673. Pour bien prouver ce fait historique,
rien de mieux que de citer textuellement le
passage en question:
«Le 6 mars 1673, il vend à Jean Leclerc,
les deux arpents de front qu'il avait reçus
de François Gourdeau à l'Ile d'Orléans.
Pour payer Bernier, il s'engage «à bûcher dix arpents
de bois sur sa terre à Cap-Saint-Ignace, à
y construire une maison de 25 pieds de long et une
grange de 40 pieds de long aussi. Il doit commencer à
bûcher le ler avril prochain (1673) et la
maison sera construite sur les bords d'un ruisseau au
Cap».
Jacques Bernier s'en va au Cap-Saint-Ignace pour
aider et protéger la jeune veuve
Geneviève de Chavigny. Sa bonne entente, sa vénération
pour Elénore de Grand'Maison et pour
sa fille, l'incitent, à la demande sans doute
de cette dernière, à venir avec elle dans sa nouvelle
seigneurie à elle concédée en 1672.
A cette fin, elle concède à Jacques Bernier, devant le notaire
Becquet, le 5 février 1673, soit trois mois
après l'avoir reçue de l'intendant Jean Talon, une
terre de neuf arpents de large sur quarante de profondeur.
Ce fut un heureux hasard, car elle
eut pour premier colon un homme de grande valeur qui
est considéré comme le premier habitant
du Cap-Saint-Ignace (Ivanhoé Caron).
Il a été impossible de découvrir
et retracer tous les contrats notariés concernant
Jacques Bernier. Plusieurs se sont faits sous seing privé
ou verbalement, comme cela arrivait
souvent au début de la colonie entre seigneurs
et censitaires. Le plan de Catalogne, en 1703,
mentionne douze terres appartenant à Jacques Bernier
dit Jean de Paris et à ses fils, entre
Montmagny et l'Islet. (Archange Godbout: Nos Ancêtres
au 17 siècle).
En 1681, le recensement donne à Jacques Bernier
46 ans. Il possède un fusil, huit
bêtes à cornes et dix arpents de terre en
valeur. A ce moment-là, il lui restait dix enfants. (I.
Caron).
On l'a vu ci-dessus, Jacques Bernier s'est avéré
un habile trafiquant et un courtier
en immeubles compétent. Au moyen de son bateau,
il pouvait faire du transport payant entre le
Cap-Saint-Ignace, Québec et même Montréal.
Il possédait, d'après un auteur, un magasin
général où chacun des habitants
du lieu venait s'approvisionner en nourriture et en matériel.
Nous admettons cette supposition parce que la maison
de Jacques Bernier devait être
passablement vaste pour recevoir une trentaine de personnes.
Quand Monseigneur de Laval
décida d'établir la Seigneurie de Vincelotte
en paroisse, en 1683, il y avait douze familles et
quarante-sept âmes, qui fréquentaient la
maison de Bernier (M.-J. Sirois).
En effet, la maison de l'ancêtre a servi de
chapelle et de presbytère pour le culte
liturgique. La paroisse fut érigée canoniquement
le 30 octobre 1678, mais l'église fut bâtie
beaucoup plus tard. La première messe à
Cap-Saint-Ignace fut dite dans la maison de Jacques
Bernier (Bulletin des Recherches Historiques, vol. VI,
page 292).
Les beaux militaires qui sont venus au Canada y
risquer leur vie contre les féroces
Iroquois s'étaient partagé les terres de
la Nouvelle-France. Plusieurs devinrent «Seigneurs»,
s'étant fait concéder des terres sous cette
forme administrative. Jacques Bernier devint aussi
SEIGNEUR au même titre, avec les mêmes
honneurs, mais en les méritant par son ardeur au
travail, son zèle, sa persévérance
et son ambition extraordinaires. Il devint SEIGNEUR le 15
octobre 1683, à l'âge de 50 ans. Il se portait
alors acquéreur du Fief ou de la Seigneurie Saint-
Joseph, dite de la Pointe-aux-Foins, située à
l'extrémité ouest de la paroisse actuelle de Cap-
Saint-Ignace.
Le 3 novembre 1672, l'Intendant Talon concédait
à Guillaume Fournier «Trente
arpents de terre sur deux lieues de profondeur, à
prendre sur le fleuve Saint-Laurent, tenant
d'un côté au Sieur de l'Espinay (à
la Seigneurie de la Rivière-du-Sud), et de l'autre aux terres
non concédées». C'est le Fief de
Saint-Joseph ou de la Pointe-aux-Foins. Ce Guillaume Fournier,
venu du village de Coulme, en Normandie, avait épousé
à Québec, le 21 novembre 1651,
Françoise, fille de Guillaume Hébert et
d'Hélène Desportes. Ce Guillaume Fournier était l'allié
des Couillard et des Hébert.
«Cette vente faicte a la charge de lad. foy
et hommage et autres redevances et
debvoirs mentionnés aud. titres et oultre moyennant
le prix et somme de DEUX CENTS
SOIXANTE LIVRES que led. acquereur en a promis
payer en bons effets ausd. vendeur sçavoir
du jour dhuy deux cent trente livres et trente livres
dans le jour de St Jean Baptiste
prochainement venant». «Et advenant le vingt
septiesme jour doctobre 1684; a comparu
devant led. notaire et tesmoins soubsignés le
Sr Guillaume Fournier desnommé au contrat cy
dessus, lequel a recognu et confessé avoir eu
et receu comptant en argent la somme de trente
livres qui fait le parfait payement de la somme de deux
cents soixante livres mentionée aud.
Contract». (Pièces et documents relatifs
à la tenue seigneuriale, pages 67-68, 295 seq. No. 34).
Qu'allait faire de cette Seigneurie Jacques Bernier?
Lui qui était bien établi déjà à
Vincelotte? Ce n'est que huit ans plus tard qu'il fera
la première concession à son fils aîné
Pierre, marié depuis cinq mois, soit le 21 juin
1691, devant le notaire Rageot, Sans doute, la
famille Bernier, comprenant à ce moment-là
cinq grands garçons, a dû défricher un peu ces
terres avant même leur concession par leur père.
Pierre reçut dix arpents d'un côté touchant
aux terres du bailleur et de l'autre, proche des terres
du Sieur Couillard, du côté du «sorouet».
(Contrat Rageot, 21 juin 1691).
Quatre ans plus tard, il concède à
ses trois autres fils vivants dix-sept arpents de
terrain, sur les deux lieues de profondeur de la Seigneurie:
à prendre dans la Seigneurie, côté
«sorouet» joignant la concession de Pierre
Bernier et l'autre côté, celle des héritiers de Louis
Lemieux, en égales portions: la part de Charles
sera prise du côté joignant celle de Pierre, celle
de Jean-Baptiste ensuite, et celle de Philippe. Sur la
portion de Philippe, le Sieur Jacques
Bernier, père et son épouse, se réservent
la jouissance du dernier arpent de front qui est du côté
joignant les terres des héritiers de Louis Lemieux
sur la profondeur joignant la rivière Saint-
Nicolas, seulement pour en jouir leur vie durant. Seulement
après, il demeurera et appartiendra
en propre à Philippe comme surplus de sa portion.
(Gr. Chambalon, 15 octobre 1695).
Il restait deux arpents encore à concéder.
Jacques Bernier le fit à l'avantage de
François-Joseph Miville, fils de François
et de Marie Langlois, de la Pointe-de-Lévis. Le 4
octobre 1697, le Seigneur Bernier, de Vincelotte, lui
concède les deux derniers arpents.
(Inventaire des Greffes des notaires, Vol. XVIII, page
194). Ce Miville avait épousé au Cap-Saint-
Ignace, le 8 janvier 1695, Geneviève Caron, fille
de Pierre Caron et de Michelle Bernier. C'était
encore dans la famille. (Ivanhoé Caron, aux Origines
d'une Paroisse).
Le Sieur De Catalogne, dans son mémoire sur
les seigneuries, en 1712, dit que les
terres étaient fertiles, produisant abondamment
toutes espèces de grains. Il fait la remarque que
les habitants de Vincelotte étaient «fort
aisés». Le Sieur de Catalogne disait vrai: les colons du
Cap-Saint-Ignace, surtout ceux de la Grande Anse, étaient
déjà parvenus à l'aisance. (Ivanhoé
Caron).
Les frères Bernier ne s'en tinrent pas aux
volontés de leur père après son décès.
Le
18 juillet 1729, par devant le notaire Michon, Pierre,
le fils aîné, revendiquait les quinze arpents
de front qui tiennent de l'Espinay et couraient
vers le nord-est; puis se succédèrent son frère
Charles Bernier, Jacques Rodrigue (qui avait épousé
Geneviève Caron, veuve de Jean-Baptiste
Bernier), enfin son autre frère Philippe, chacun
possédant cinq arpents de front, libres de toute
redevance.
Les nombreux documents laissés par l'ancêtre
Jacques Bernier à sa descendance et
à l'histoire de la Nouvelle-France peuvent, il
semble, donner une image assez exacte du caractère
de ce brave colon. Bien modestement, essayons de fouiller
ces papiers et de les faire parler sur
Jacques Bernier, dit Jacques Bernier, premier colon du
Cap-Saint-Ignace.
Les premiers arrivés sur l'Ile d'Orléans,
presque tous artisans honnêtes et
vertueux, venaient dans ce pays pour se créer
une modeste aisance et vivre avec plus de
tranquillité. Quelques-uns, mais bien rares, appartenaient
à des familles à l'aise et distinguées;
les autres, quoique pauvres, étaient tous des
gens remarquables par leur probité et leur piété.
(L.
Turcotte, Ile d'Orléans).
Le père Charlevoix ajoute qu'on «avait
apporté une très grande attention au choix de
ceux qui s'étaient présentés pour
aller s'établir dans la Nouvelle-France: «L'on vit bientôt
dans
cette partie de l'Amérique, commencer une génération
de véritables chrétiens, parmi lesquels
régnait la simplicité des premiers siècles
de l'Eglise, et dont la postérité n'a point encore perdu
de vue les grands exemples que leurs ancêtres leur
avaient donnés». (P.G. Roy: la ville de
Québec, vol, 1, page 223).
Jacques Bernier était un homme choisi et
sélectionné. Il a été honnête. On l'a
vu
lorsqu'il s'est agi de régler les comptes avec
Eléonore de Grandmaison à l'Ile d'Orléans. Pour
éviter une plus grande mésentante, il lui
verse cinquante livres pour les arrérages de son bail. Il
s'est montré dans cette dernière cinconstance,
pacificateur et homme d'honneur.
Vingt-quatre ans plus tard, il se montra encore
patient et honnête. Il eut un différend
avec Guillaume Fournier, son ancien vendeur, demeurant
à Rivière-du-Sud. Bernier avait, par
mégarde, bûché sur la terre de son
voisin. Fournier fit saisir la planche de Bernier qui se
trouvait entreposée chez le marchand Jean LePicard,
de Québec. Bernier règle le différend et
les dommages au coût de 40 livres, devant le notaire
Rageot le 30 juin 1681.
Le courage et la persévérance que
Jacques Bernier démontra dans son
établissement en Nouvelle-France ont été
suffisamment illustrés au cours de ces chapitres
précédents. On sait les privations que
ces pionniers durent s'imposer, surtout quand on pense
qu'ils étaient obligés de transporter leur
grain, surtout à l'Ile d'Orléans, sur la Côte de
Beaupré, parce qu'il n'y avait pas de moulin banal
dans l'Ile. (L. Turcotte, Ile d'Orléans).
Il a fait preuve de foi et de courage également
en donnant la vie à une si nombreuse
famille de onze enfants. Des onze enfants qu'il avait
eus avec Antoinette Grenier, 7 dont quatre
garçons fondèrent des foyers grouillants
de vie. Le «Dictionnaire Généalogique de Mgr Cyprien
Tanguay» donne à ces sept foyers 78 enfants
qui formeront à leur tour, une cinquantaine de
ménages. Quoi d'étonnant après cela,
que tous les habitants de la rive sud du bas du fleuve Saint-
Laurent, y compris l'auteur, comptent Jacques Bernier
au nombre de leurs ancêtres.
Les époux Bernier moururent après
56 ans de mariage. Antoinette Grenier partit la
première le 18 février 1713 et Jacques
Bernier le 21 juillet suivant. La mort du chef de famille
est un événement. Qu'on me permette de
lire l'acte de sépulture du patriarche Bernier. Il est
conservé aux registres du Cap-Saint-Ignace:
«L'an mil sept cent treize le vingt et unième
jour du mois de juillet a été inhumé
dans le cimetière de cette paroisse Jacques Bernier
âgé de quatre-vingts ans, décédé le jour
précédent après avoir reçu
les sacrements de pénitence, de l'eucharistie et d'extrême-onction.
Ont assisté à l'inhumation, ses enfants
et plusieurs autres qui n'ont point signé de cy interpelé
suivant l'ordonnance». (Signé Yves
Godard, missionnaire).
Comment parler de l'homme-époux, sans essayer
de cibler les qualités et les vertus
toutes aussi reluisantes de l'épouse? Antoinette
Grenier, au même titre que son époux, a bien
mérité de la colonie et de ses descendants.
Un savant suédois, Pierre Kalm, observa les
Canadiennes de près en 1749. Il a noté
honnêtement les défauts et les qualités
de ces fondatrices de pays. Comme il arrivait d'un voyage
dans les colonies anglaises, des comparaisons viennent
tout naturellement sous sa plume: «Ici,
les femmes en général sont belles; elles
sont bien élevées, vertueuses, et un laisser-aller qui
charme par son innocence même, et prévient
en leur faveur... En fait d'économie domestique,
elles surpassent grandement les Anglaises des plantations,
qui ne se gênent pas de jeter tout le
fardeau sur leurs maris, tandis qu'elles se prélassent
toute la journée, assises, les bras croisés.
Les femmes du Canada, au contraire, sont dures au travail
et à la peine, surtout dans le peuple;
on les voit toujours aux champs, aux étables,
ne répugnant à aucune espèce d'ouvrage».
«Lorsqu'elles travaillent au-dedans de leur maison,
elles fredonnent toujours, les filles surtout,
quelques chansons, dans lesquelles les mots d'amour et
coeur reviennent souvent».
On peut être certain qu'Antoinette Grenier
n'avait pas l'instruction de son mari.
Elle ne savait pas lire, ni écrire, ni signer
comme il est spécifié dans un acte de vente de Jacques
Bernier à Gabriel Gosselin le 28 avril 1674, devant
le notaire Becquet. Mais on n'a pas
besoin d'instruction pour avoir la foi et aimer son prochain,
ce qu'il faut c'est une bonne
éducation et Antoinette l'avait reçue en
France.
Antoinette Grenier, la douce mère de onze
enfants, avait beaucoup de coeur, de
courage, était pieuse et adorait ses enfants.
On le voit en 1662 obtenir une guérison miraculeuse
de la bonne Sainte Anne. Voici d'ailleurs «in extenso»
le texte qui en a été conservé aux archives
de Sainte-Anne-de-Beaupré:
«Fin l'année mil six cent soixante-deux,
Antoinette Grenier, femme de Jacques
Bernier, habitant de l'Ile d'Orléans, âgée
de trente-et-un ans, marchant le long de la rivière
avec un enfant entre ses bras, demeure comme immobilisée
des deux bras sans les pouvoir
relever; elle demeure en cet état un jour entier
jusqu'à ce qu'elle fut vouée à Sainte Anne, lui
promettant de l'aller visiter dans son église
du Petit Cap. Elle reçut parfaite guérison, le
troisième jour que lui arriva cet accident, ce
qu'elle m'a attesté être véritable en lui venant
rendre grâce en son église». (Signé:
Thomas Morel).
Qui est cet enfant qu'Antoinette laisse tomber?
Si c'eût été Marie-Michelle, née en
novembre 1660, elle aurait été capable
de marcher toute seule, sans que sa mère la tienne dans
ses bras. Il s'agit sans doute du petit Charles qui serait
né dans la même année 1662.
Antoinette Grenier, grâce à ses prières
et à sa grande confiance en Sainte Anne,
obtient une autre faveur extraordinaire trois ans plus
tard, en faveur de son fils Charles encore
une fois. Ce pauvre Charles, destiné à
une histoire si impétueuse, n'a pas fini de donner des
appréhensions à sa mère. Voici encore
un texte relatant cette autre guérison miraculeuse:
«Fin de l'année mil six cent soixante-cinq,
Charles Bernier, fils de Jacques
Bernier, habitant de l'Ile d'Orléans, âgé
de deux ans, étant fort incommodé d'une descente, fut
voué à Sainte Anne par son père
et sa mère qui le portèrent dans son église du Petit
Cap, où
après avoir fait leurs dévotions avec foi
et confiance, lui ôtèrent, en sortant de l'église,
son
bandage dont il était bandé, et depuis
ce temps-là a été parfaitement guéri sans en
avoir jamais
ressenti aucune incommodité, ce qu'ils m'ont attesté
être véritable». (Signé: Thomas Morel,
prêtre missionnaire et Chanoine de la Cathédrale
de Québec).
Nous savons qu'Antoinette Grenier s'est mariée
dans les quinze jours après son
arrivée en Nouvelle-France. Nous nous fions à
un édit de l'intendant Jean Talon: «Quand la
persuasion n'active pas asses les mariages, l'intendant
peut imposer une sanction pénale.
Colbert le félicite en 1671 d'avoir statué
«que les volontaires seraient privées de la traite et de
la chasse, s'ils ne se mariaient pas quinze jours après
l'arrivée des filles». (A. Tessier).
Montrons-nous fiers, descendants de Jacques Bernier
et d'Antoinette Grenier, de
nos ancêtres. Notre grand'mère Antoinette,
du haut de sa béatitude veille encore sur ses
nombreux petits-enfants, et intercède auprès
de son amie Sainte Anne pour la protection de sa
progéniture, laquelle aujourd'hui couvre tout
le continent nord-américain. Pour ceux qui
doutent encore de la vertu de nos grand'mères
ancestrales, terminons cet exposé par la citation
suivante:
Dans l'espace de 70 ans, au milieu d'une population
composée de soldats, de
marins, de voyageurs, deux enfants illégitimes
seulement! N'est-ce pas là la meilleure
réputation des inepties du Sieur de La Honton
contre la renommée des premiers colons de
Québec?»
Antoinette Grenier est décédée
au Cap-Saint-Ignace le 18 février 1713, six mois
avant son époux. Le curé Yves Godard, dans
la rédaction de l'acte de décès donne d'édifiants
détails:
«L'An de Notre-Seigneur, mil sept cent treize
,le dix-huitième jour du mois de
février, a été inhumée dans
le cimetière de cette paroisse Toinette Grenier, femme de Jacques
Bernier, décédée le jour précédent
dans la communion de notre mère la sainte église, après
avoir reçu les sacrements de pénitence,
d'eucharistie et d'extrême-onction. Elle était âgée
de
soixante-et-dix-huit ans. Et ont assisté à
son inhumation: Messire de Vincelotte, seigneur,
Pierre, Charles, Jean et Philippe Bernier, ses enfants,
et plusieurs autres qui n'ont pas signé».
Déjà, à la mort d'Antoinette,
Jacques Bernier étant malade n'avait pu assister aux
funérailles de sa douce moitié. Comme a
l'a vu précédemment, le premier colon du Cap-Saint-
Ignace décéda le 21 juillet 1713. Son fils
Pierre, qui hérita de la moitié de la seigneurie de la
Pointe-aux-Foins, marié à Françoise
Boulé, est l'ancêtre des Bernier dit Basile et Rigaud.
Charles qui finit ses jours à l'Anse-à-Gilles,
est l'ancêtre des Bernier dit Cléments,
Polite, Lafeuille, Charlotte, Belone, Les Hommes, etc...
Philippe et Jacques continuèrent de
cultiver la terre de la Grande Anse. De Philippe descendent
les Bernier dit Verbois, Désilets et
Mimi-Lambert.
Pour plus amples renseignements historiques sur
Jacques Bernier et ses enfants,
l'auteur de ces lignes renvoient le lecteur à
son volume «LES BERNIER EN NOUVELLE-
FRANCE, 1650-1750» publié en 1991, contenant
les biographies de tous les enfants de ce couple
fondateur de la Nouvelle-France.
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