En 1980, j'ai publié l'histoire d'André
Bernier de Niort, après de nombreuses
recherches dans les archives de Québec, de Charlesbourg,
et même au Département des Deux-
Sèvres en France. Une ré-édition
fut faite en 1993. C'est un volume de 170 pages qui fait le
bonheur des descendants de cet ancêtre.
Une entente a été conclue avec le
regretté Père Gérard Lebel, Rédemptoriste,
décédé
le 19 mai 1996, afin qu'il rédige un résumé
de l'histoire de cet ancêtre, pour qu'elle soit publiée
dans sa série «Nos Ancêtres, Vol.
29». Il a eu la délicatesse, avant de mourir de m'envoyer
le
manuscrit de son travail. C'est cet article fort bien
articulé que je reproduis ici. Je rappelle que
le Père Lebel était un historien
et un généalogiste émérite qui laisse bien
des regrets parmi ses
amis, dont son collaborateur Jacques Saint-Onge. (L'Ancêtre,
vol. 22, no. 10, page 368).
«Plusieurs Bernier sont venus en Nouvelle-France
(sept, de 1650 à 1750) dont
Jacques, surnommé Jean de Paris. Les lignes qui
suivent sont réservées à André Bernier.
Originaire de Niort, ville appelée ainsi depuis
l'époque romaine à cause d'un nouveau gué,
«novum ritum» sur la rivière Sèvres.
Aujourd'hui, chef-lieu du département des Deux-Sèvres
dans l'ancienne province du Poitou. Niort demeure un
noeud de communication entre la mer et la
terre et entre les différentes régions
du pays.
Honorable homme Pierre Bernier, père d'André,
a gagné sa vie comme marchand à
Niort, plus spécialement dans la paroisse de Saint-André.
L'église fut ruinée par les Huguenots
et reconstruite par les Catholiques.
Grâce aux recherches de Cyril Bernier, nous
savons que Marguerite Baraton et
Pierre Bernier mirent au monde onze enfants, tous baptisés
à Saint-André entre le 12 décembre
1660 et le 17 juin 1678. Voici leurs prénoms:
François, Pierre, André, François, Marguerite,
Jeanne, Pierre, Marie-Anne, André, Jacques et
Catherine-Madeleine, soit sept garçons et quatre
filles. La mortalité infantile semble en avoir
pris plusieurs dans ses serres.
Le mardi 24 juillet 1663, André est porté
sur les fonts baptismaux de son église. Le
fils était déjà au Canada lors du
décès de son père, Pierre, survenu le 1er décembre
1693 à
Niort. Il avait environ 60 ans d'âge. Quant à
Marguerite Baraton, elle passe de vie à trépas le 14
mars 1706, à l'âge de 72 ans.
Comme ses frères et soeurs survivants, André
a fréquenté les écoles de sa ville
puisqu'il sait signer avec élégance et
assurance. Il rêve un jour de venir au Canada comme tant
d'autres de sa ville: Pierre Brunet, Michet Cadet,
Jean Daniau, Pierre Duranceau, Jean Gobeil,
Jacques Gourdeau, Jean-Baptiste Labourlière, François
Péloquin, Jacques et Mathurin
Richard, Jean Veillet, etc.
Quel vent bienfaiteur amena sur nos bords, l'ancêtre
Bernier? La nuit enveloppe la
réponse. Le premier signalement d'André
Bernier dans notre histoire se trouve à son contrat de
mariage signé par-devant Genaple, le 10 août
1693. La bien-aimée de son coeur se nomme
Jeanne Bourret, fille de Gilles et de Marie Bellehache.
Maurice Déry et Jeanne Pasquier
l'avaient tenue sur les fonts baptismaux de Québec,
le 9 mars 1678. Jeanne, née au Bourg-Royal,
avait grandi dans son patelin natal comme troisième
enfant d'une famille qui en compte neuf.
Jeanne, 16 ans, en présence de son beau-frère
Ignace Leroux et de son parrain
Maurice Déry, s'engage donc à vivre en
communauté de biens avec André Bernier, 30 ans.
Celui-ci lui promet fidélité et lui offre
300 livres de douaire préfix. Gilles Bourret et Marie
Bellehache promettent de donner à leur fille «en
avancement d'hoirie incontinent après sesdites
espousailles douze minots de blé, moitié
méteil (seigle), moitié froment, une vache ou taure
pleine de deux à trois ans, entre ici deux années».
Le bon coeur des parents, plutôt pauvres, est
ici manifeste. Les témoins de cet engagement civil
sont lucien Bouteville, marchand bourgeois
de la ville de Québec et Jean Abraham, son commis.
Le jour suivant, mardi 11 août 1793, le curé
de Charlesbourg a conjoint Jeanne et
André en présence des parents Bourret,
de Jean Paradis, Maurice Déry et Ignace Lemieux, tous
habitants du Bourg-Royal de cette paroisse.
Où le nouveau couple Bernier vécut-il
après son mariage? Il y a là un petit mystère.
En 1696, donc trois ans après leurs épousailles,
André et Jeanne deviennent propriétaires d'une
terre à Gros-Pin, paroisse de Charlesbourg.
Voici l'histoire de cette ferme. Un nommé
Geoffroy Lochet, domestique et jardinier
du Séminaire de Québec, avait obtenu de
Marie Fleureau, femme du chirurgien Jean Delaunay,
le 15 septembre 1674, une terre à Charlesbourg.
Lochet fait don de cette ferme à la Fabrique de
Charlesbourg, le 11 décembre 1687. Le curé
Doucet accepte. Pierre Canard, le 18 novembre
1693 achète ce bien de trois arpents de front
sur vingt de profondeur, situé entre Charles
Lerouge et Joseph Boiteau et sur le devant le chemin
qui va de Québec à Charlesbourg à main
gauche. Pierre débourse 105 livres. Enfin, le
15 juillet 1696, André Bernier se porte acquéreur
de cette terre pour le prix de 400 livres, dont 200 comptant
au moyen de deux billets, l'un de
Joseph-Noël Rancourt, daté du 14 mars 1694:
103 livres 10 sols; un second de 78 livres 10 sols
venant de Marguerite Levasseur, femme de Pierre Duroy,
marchand et boucher. André étale 8
livres 10 sols en monnaie de cartes pour compléter
la somme. Les 200 livres restantes seront
payées en six ans. En effet, le 18 mars 1703,
la veuve Canard, Marie Pelletier, donne quittance
finale aux Bernier.
Les billets de Rancourt et de Marguerite Levasseur
laissent sous-entendre
qu'André a peut-être déjà
gagné sa vie au service des deux personnages.
Cette terre était grevée d'une rente
de 10 livres en faveur de la Fabrique de
Charlesbourg. André ignorait, semble-t-il,
cette servitude. C'est pourquoi il déploya beaucoup
d'énergie pour contrer cette obligation. Le lundi,
1er août, André Bernier est au Conseil
Souverain pour essayer de gagner sa cause. Le mardi 16
août de la même année, marguilliers et
notaire, après avoir passé par la Prévoté
de Québec, essaient de justifier leur demande auprès
des héritiers de Pierre Canard. La chose devient
tellement compliquée que même la validité de
l'achat de la terre par André est mise en question.
Au bailliage: On appelle bailliage un tribunal qui
rend la justice au nom ou sous la
présidence d'un juge ou bailli auquel sont adjoints
un procureur fiscal, un greffier et un
huissier appelé aussi sergent. Le bailliage de
la seigneurie de Notre-Dame-des-Anges nous a
laissé une foule d'écrits. M. André
Lafontaine a publié la transcription intégrale de ces papiers
oubliés, oeuvre très utile pour les chercheurs.
Comme le siège de ce tribunal se trouve à
Charlesbourg, l'on comprend que les
habitants du lieu aient eu souvent recours à cette
cour pour régler leurs nombreux différents. En
deuxième instance, il était possible de
s'adresser à la Prévoté de Québec, enfin au
Conseil
Souverain. André Bernier ne fait pas exception.
Son nom apparaît au bailliage près d'une
vingtaine de fois, entre le 7 février 1697 et
le 13 mai 1723.
André fut accusé de n'avoir pas porté
moudre son grain à Jean Joubert, meunier de
Charlesbourg. Le 12 avril 1697, Pierre Canard se plaint
comme tuteur des mineurs de Piette
Hotte et de Marie Girard, parce que André Bernier,
qui avait promis de cultiver leur terre
pendant cinq ans, s'est désengagé de cette
obligation parce qu'il n'a pas de blé pour semer «ny
pour manger».
Jeanne Bourret, le 17 avril 1698, se présente
elle-même au bailliage. Elle avoue
devoir 50 sols à François Dubois, mais
elle s'objecte à deux sols de surplus. André accuse
Augustin Alonze, domestique de Pierre DuRoy, le 17 novembre
1699, de lui avoir donné des
coups de «baston» et de pied. Il y eut procès
avec témoins le 14 novembre précédent. Onze jours
plus tard, le tribunal condamne Alonze à «quarante
livres dinterest civil» dont trois livres cinq
sols à donner à Bernier. L'année
suivante, François Dubois requiert l'aide d'André pour
témoigner en sa faveur contre Mathurin Palin,
dit Dabonville, qui avait en jurant menacé Dubois
de coups de bâton. Ceci se passait au début
du siècle nouveau. Aux gens de coeur, souvent
nombreuses chicanes!
Puis, vint la grande épreuve. Le 14 avril
1707, les marguilliers de Charlesbourg
Louis Renaud, Barthélémi Coton, dit LaRoche,
et Thomas Blondeau attaquent de front le pauvre
Bernier voulant qu'il soit «condamné de
deguerpir en possession et jouissance d'une terre et
habitation sur laquelle il faict sa demeure et residence
appartenant à ladite Fabrique». C'était
pour les Bernier recevoir un bouquet de bardane au milieu
de leur table. L'été suivant, le Conseil
Souverain débouta les requérants.
Le marchand François Hazeur réclame
des Bernier, le 29 janvier 1711, 40 livres
pour prêt à Jeanne Bourret. Le 2 décembre
suivant, André est nommé subrogé tuteur des
héritiers de feu Jean Laurent, dit Lortie. Thomas
Blondeau réapparaît dans le paysage. André
Bernier et son fils ont loué ses boeufs à
la condition de lui rendre cinq journées de labour. Or,
André n'en a donné que trois parce que
Blondeau lui a retiré ses dits boeufs... Le bailliage
condamne les Bernier à faire 12 jours de
labour le printemps suivant sur la terre de l'offensé. Il
y eut aussi des problèmes de clôtures, de
fossés le long du grand chemin, etc.
La vie quotidienne des Bernier ne manque pas de
piquant. Elle ressemble à
l'ensemble des gens de l'époque. La différence,
c'est cette fois que les informatios nous sont
fournies avec abondance par le bailliage.
La bernière: André, Marie-Anne, Charlotte,
Marie-Charlotte, Joseph, Barthélémi,
Pierre, Marie-Marguerite, Jean-François, Thomas
et Marie-Jeanne composent les onze
membres de la bernière, soit six garçons
et cinq filles, tous nés à Gros-Pin et baptisés à
l'église
de Charlesbourg entre le 4 avril 1695 et le 30 mai 1722.
Marie-Charlotte est décédée
à l'âge de cinq ans. Sépulture le 2 janvier 1709, à
Charlesbourg. Quant à Joseph, il a survécu
presque 12 mois. Pierre, filleul de Pierre Bastien le
18 juillet 1712, est mort à l'âge de deux
ans. Le cas de Marie-Marguerite, baptisée le 7 novembre
1714 est encore plus triste. A 13 ans, elle fut obligée
de quitter la vie. Thomas et la cadette
Marie-Jeanne disparaissent respectivement après
sept et neuf ans de soleil canadien. A notre
époque, tous ces jeunes auraient probablement
franchi sans problème l'âge adulte.
L'aîné André, filleul de Jean
Paradis, qui épouse Marie-Françoise Bernard le 28
novembre 1724, est père d'une douzaine d'enfants.
Il est inhumé à Charlesbourg le 20 février
1757. André, le 17 janvier 1733 est dit habitant
de Gros-Pin vivant entre Jacques Villeneuve et
les héritiers de Hilaire Bernard de la Rivière.
Il possède trois arpents de terre de front avec
maison, grange, étable et six arpents de terre
labourable et cinq de prairie.
La filleule de Marie-Anne Jousselot eut comme époux
le cordonnier Hilaire Martin.
Décès de Marie-Anne Bernier le 21 novembre
1723, à Charlesbourg. Jean-Baptiste Boutin, dit
Dubord, conquiert le coeur de Charlotte Bernier, le 19
janvier 1722. Elle est décédée après la
naissance de son fils unique, le 24 septembre 1723 à
l'âge de 21 ans.
Barthélemi Bernier, parrainé par Barthélemi
Coton le 6 décembre 1710, s'allia à la
famille Chorest en épousant Marie-Jeanne, le 23
août 1734. Leur héritage: sept filles.
Barthélemi est mort après le 21 janvier
1761. Jean-François Bernier filleul de Jean-François
Coton le 17 février 1717, conjoint de Marie-Jeanne
Chrétien le 3 février 1739, père de six
enfants dont trois décédés au berceau,
est mort avant le 1er mai 1752, jour où sa veuve se
remariait avec Nicolas-Charles Daunet.
Les onze enfants de la bernière ont cumulé
plus de 232 années sur terre, soit une
moyenne de vie d'environ 21 ans.
Mourir, c'est effacer son nom de la liste du temps;
c'est s'inscrire comme habitant
de l'éternité. Cet acte important de la
vie humaine prend différentes formes: tragédie, accident,
maladie, arrêt subit des fonctions vitales, etc.
André Bernier est mort subitement le 28
septembre 1729. Inhumation le lendemain, jour de la fête
de l'archange saint Michel. Le curé Le
Boullanger écrit dans le registre: «André
Bernier, âgé de 69 ans, mort du jour d'hier de mort
subite». André Bernier, ayant sa lampe allumée,
en tenue de service, avait reçu son Maître.
Le 6 juillet 1730, Jeanne Bourret est élue
tutrice de ses enfants mineurs au
bailliage de Notre-Dame-des-Anges. Inventaire des biens
laissés par le défunt le 19 juillet
suivant. Sur la terre de 24 arpents en labour et
en prairie, il y a une vieille maison de pièces sur
pièces de 25 sur 19 pieds, couverte moitié
planche, moitié paille, une grange de 35 pieds en
longueur sur 25 en largeur couverte également
de paille. Les biens placés dans la maison sont
estimés à 91 livres. A ceux-là il
faut ajouter la charrue, le cheval de 16 ans et son harnais, deux
boeufs, une vache, des bêtes à cornes, des
cochons, des poules et des dindes.
Après cinq ans de veuvage, Jeanne Bourret
rencontre sur sa route un marseillais
Simon Large, dit Rossignol. Bénédiction
nuptiale à Charlesbourg, le 5 septembre 1735. Jeanne
et Simon, le 19 novembre 1739, demandent à Jean-François
Bernier de leur rendre les 23 livres
prêtées en argent et de leur payer le prix
de vingt trois minots de «ble»
Jeanne a été inhumée à
Charlesbourg le lundi 11 septembre 1747, et son second
mari, le 12 mai 1751. L'oubli efface l'histoire; le souvenir
lui garde son âme».
-o-